"Les conflits armés à l'ère de l'intelligence artificielle" : retour sur une conférence captivante
Le jeudi 4 décembre dernier, la Croix-Rouge de Belgique a réuni à Bruxelles plus de 80 personnes – grand public et personnes apprenantes de l’ACADIHMIE 2025 – lors de sa conférence intitulée « Les conflits armés à l’ère de l’intelligence artificielle », un thème qui a fait salle comble !
Une rencontre avec des experts et expertes en DIH
À l’occasion de la conférence de clôture du cours annuel de droit international humanitaire de la Croix-Rouge de Belgique, l’ACADIHMIE, Vaios Koutroulis, professeur de droit international à l’Université Libre de Bruxelles, Nele Verlinden, conseillère juridique principale à la délégation du CICR auprès de l’Union Européenne, de l’OTAN et du Royaume de Belgique, et le colonel Pieter Van Malderen, conseiller juridique au Ministère belge de la Défense, ont partagé leur expertise et leur point de vue sur ce sujet extrêmement actuel et qui soulève de nombreux questionnements en matière de droit international humanitaire (DIH). Cet événement a été modéré par Léa Saussez, Conseillère juridique adjointe en Droit international humanitaire et Relations avec le Mouvement à la Croix-Rouge de Belgique.
Les discussions ont abordé la thématique sous trois angles complémentaires – académique, militaire et humanitaire – en revenant à la fois sur le cadre juridique applicable, les enjeux opérationnels liés à la conduite des hostilités et les implications de l’IA pour la protection des civils en situation de conflit armé.
Sur le plan juridique, les échanges ont rappelé que l’intelligence artificielle, lorsqu’elle est utilisée dans les conflits armés, demeure pleinement soumise au cadre du DIH. Les principes fondamentaux de la conduite des hostilités (distinction, proportionnalité, précaution et limitation des moyens et méthodes de guerre) continuent de s’appliquer, y compris aux systèmes d’aide à la décision fondés sur l’IA et aux technologies émergentes. La question du maintien d’un contrôle humain significatif et de l’attribution de la responsabilité en cas d’erreur a occupé une place centrale dans les débats.
Du point de vue militaire, la discussion a permis d’illustrer les usages de l’IA dans les opérations, en particulier à travers les systèmes d’aide à la décision et le cycle OODA (observer, orienter, décider, agir). Si ces technologies peuvent offrir des gains en rapidité et en efficacité, elles comportent également des limites et des risques, notamment lorsqu’elles sont utilisées dans des environnements complexes ou dynamiques. Et si l’IA peut être entraînée et améliorée, elle n’est pas exempte de biais, souvent hérités des données et des choix humains qui la sous-tendent. La nécessité de conserver un jugement humain éclairé et une responsabilité claire du commandement a été largement soulignée.
La perspective humanitaire a mis en lumière les risques que l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire peut faire peser sur la protection des civils et sur l’action humanitaire, notamment en matière de ciblage, de biais d’automatisation, de prise en compte des vulnérabilités et de gestion des lieux de détention. Le CICR a rappelé l’importance de maintenir une approche centrée sur l’humain et ancrée dans le cadre existant du DIH afin de préserver l’humanité au cœur des conflits armés.
De façon transversale, les débats ont également abordé la question des systèmes d’armes autonomes et des discussions internationales en cours sur leur encadrement juridique. Plusieurs pistes sont aujourd’hui envisagées, allant du renforcement du cadre existant à l’adoption d’un nouvel instrument juridique, dans un contexte où les États demeurent divisés. Le rôle du Groupe d’experts gouvernementaux sur les armes autonomes létales, ainsi que l’engagement du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ont été rappelés.
En conclusion, la conférence a souligné que l’IA n’est pas seulement un défi technologique, mais aussi un enjeu juridique, opérationnel et humanitaire. C’est en croisant ces perspectives et en maintenant l’humain au cœur de la prise de décision que le respect du droit international humanitaire et la protection des personnes affectées par les conflits armés pourront être préservés face aux évolutions technologiques.
Des débats riches et des questions concrètes
Le public a largement contribué à la réussite de cet évènement, en adressant une multitude de questions à nos personnes intervenantes, confirmant ainsi que le thème de l’intelligence artificielle n’a pas fini d’attiser les débats. Les échanges ont notamment porté sur des enjeux très concrets, tels que la perspective du « soldat augmenté », la pertinence même du terme « intelligence artificielle », la qualification d’une attaque visant des systèmes d’IA au regard du droit international humanitaire, ou encore les défis liés à l’amélioration du ciblage tout en protégeant les infrastructures civiles.
D’autres questions ont également mis en lumière le rôle croissant des acteurs privés, ainsi que les opportunités offertes par les nouvelles technologies pour la documentation des violations du DIH. Enfin, un stand était animé par nos volontaires en éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire pour répondre à celles et ceux souhaitant s’investir à nos côtés, en promouvant nos activités, et diffusant nos messages ou en s’impliquant à leur tour comme volontaires à la Croix-Rouge de Belgique.
« J’ai trouvé particulièrement intéressant le fait de pouvoir écouter des intervenants ayant des perspectives très différentes (militaire, légale et humanitaire) et d’observer que leurs analyses respectives de l’usage de l’IA dans les contextes de conflits armés variaient avec leurs compréhensions du DIH : d’un point de vue militaire, le DIH était perçu comme une contrainte et l’IA comme un outil vers plus d’efficacité tandis que d’un point de vue humanitaire, le DIH est perçu comme un garde-fou pour préserver notre humanité et l’IA est considérée selon ses implications profondes sur les différents aspects humanitaires. » – Pierre, participant à la conférence
« J’ai trouvé cette conférence très intéressante. Ayant suivi les cours de l’ACADIHMIE en 2024, j’ai pu retrouver dans cet évènement ces « regards croisés » d’acteurs directement impliqués, qui nous poussent à nous interroger sur le monde dans lequel on vit, et les différents changements qu’il traverse. J’ai parfois l’impression de ne pas avoir toutes les clefs pour comprendre les enjeux stratégiques et politiques des conflits armés en cours, et les discussions proposées par la Croix-Rouge de Belgique sur le thème du DIH m’offrent toujours des pistes de réflexion nouvelles. » – Héloïse, ancienne participante à l’ACADIHMIE
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Tout au long de l’année, la Croix-Rouge de Belgique va à la rencontre du public en proposant des évènements en lien avec les crises et catastrophes, le droit international humanitaire, ou les enjeux et principes de l’action humanitaire ; ainsi que des formations sur ces sujets, et un concours d’éloquence à destination des étudiants et étudiantes. N’hésitez pas à suivre toutes nos actualités !
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